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LE STREAMER ET LE PAPILLON

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Niveau de confiance : ÉlevéIntermédiaireBasFiction
Guide détaillé ici


Son visage apparaît au centre de l’écran.

– Yooooooo’ tout l’monde, c’est QuerKus ! Comment allez-vous les amis ? Moi, ça va très, très bien ! Il est 18h et vous êtes déjà… 35.600 connectés ! Un grand, grand merci, comme toujours ça fait chaud au coeur, sans vous on serait pas là ! J’espère que vous avez kiffé le live jeux-vidéo de la semaine dernière, c’était vraiment dingo malgré le gros, gros problème de triche en milieu de de partie.

[Tchat]

Maxib!0 : je comprends toujours pas les gens qui trichent, c’est quoi leur délire?
PPM-440 : c’était dingue cette soirée !!!!
Bof_6_Fb : hâte de voir le replay sur Youtube 😂 😂😂 😂
Lel865 : cliquez ici pour voir mes vidéos !
Lel865 a été banni par un modérateur

– Oui on a bien rigolé, on remet ça la semaine prochaine… MAIS : en attendant, comme un samedi par mois, c’est…

EUPHOPL4 : CLIMATE(T)WITCH
TurtledesBlois : t’es où QuerKus?????
VMDMotTe : climate wish
Locklyre : climatr witvh !
PrAnKapital : climate twitch
Locklyre : climate twitch*
SquinFuuus : 1000% c’est vers chez moi ça !
ARThr0p0d : p**** ça a l’air beau

– CLI-MATE-TWITCH !, s’exclame joyeusement QuerKus.

CH4N2O : je comptais les jours avant ce live <3

– Bon-bon-bon les amis… Je suis actuellement en Haute-Provence, à plus ou moins 1000 mètres d’altitude, et comme d’habitude le lieu restera secret pour éviter les enquiquineurs qui viendraient gêner ce live. Derrière moi se trouve une garrigue, à un petit kilomètre à droite, une jolie forêt, et à gauche… Vous verrez plus tard ! Vas-y, Léa, montre-leur avec la caméra.

La caméra fait un tour à 360°, montrant un paysage à la fois aride et luxuriant, fleuri et sec, vert et jaune. La pierre sèche, calcaire, qui affleure par endroits, prend une teinte orangée avec le soleil déclinant. La colline sur laquelle QuerKus se trouve s’étire jusqu’à un vallon encaissé, creusé par un ru désormais asséché. Les collines et les plateaux se succèdent ainsi jusqu’aux contreforts des Alpes, dont les sommets se dressent fièrement au loin, légèrement voilés dans la torpeur estivale.

– Je vous cache pas qu’il fait encore très chaud… Combien tu dis ?
– Il faisait 45°C tout à l’heure, dit la voix de Léa, hors champ.
– Ah ouais, 45°C ! Je pense que vous pouvez le voir à mon front dé-gou-li-nant de sueur !

Il s’approche de la caméra en soulevant un peu sa casquette.

M3lting-Ice : dégueuuuu
J0uZ3l : houlà le début de calvitie !

– Bref ! Pourquoi je vous amène ici ? On va voir pleins de trucs de fous, restez bien connectés vous n’allez pas en croire vos yeux !

Mystral13 offre 15 subs !

– Merci beaucoup à toi Mystral13 ! Allez on va tout de suite faire un tour dans la garrigue derrière moi. Je suis avec Thomas, qui est animateur au CPIE du coin – un CPIE c’est une organisation qui sensibilise les gens aux enjeux environnementaux. Et l’acronyme ça veut dire… Centre ? Centre pour la… ?
– Centre Permanent d’Initiatives pour l’Environnement, répond aimablement Thomas.
– Ok, on remercie tous Thomas d’être là, on va passer un peu plus d’une heure avec lui et il sait qu’on n’y connaît RIEN en biodiversité… Donc merci Thomas pour ta patience !

M3lting-Ice : merci Thomas
EUPHOPL4 : MERCI THOAMS!!!!!!
PrAnKapital : mdr ça se voit Thomas il en a déjà marre de nous

Ils avancent au milieu des genêts, des roses trémières, des églantiers aux fruits rouges, et de quelques arbres rachitiques ; ils se faufilent à travers de hautes graminées. De multiples spigaous s’accrochent à leurs chaussettes. Ils repèrent un figuier de barbarie mal en point, avec sa forme arrondie caractéristique et ses longues épines. Une espèce envahissante qui a encore du mal à prendre pied sur les hauteurs, comme ici, mais qui a déjà colonisé toutes les vallées provençales.

– On est sur trois mois sans pluie significative, forcément c’est un peu sec, explique Thomas.
– C’est lié au changement climatique ?
Un lapin bondit hors d’un buisson et disparaît de l’autre côté du chemin. Thomas esquisse un sourire avant de répondre :
– Je ne comprends pas qu’on me pose encore cette question ! Mais rassure-toi, tu n’es pas le seul. Oui, le changement climatique est à l’œuvre. En cumuls annuels, on a un peu perdu mais la différence est assez légère. En revanche, les étés sont clairement plus secs, les pluies moins bien réparties… On a des épisodes d’orages plus violents, plus forts. D’ailleurs, on distingue bien la trace du dernier en date : ça a raviné.

Sur son flanc ouest, la colline est effectivement marquée de multiples cicatrices encore visibles, comme si un félin géant y avait planté ses griffes.

– Tu me disais tout à l’heure que cette garrigue est récente ?
– Exactement, elle a une vingtaine d’années. Elle sépare deux forêts : d’un côté, sur la partie plus escarpée, une majorité de chênes blancs ; de l’autre, en contrebas, un peuplement de pins. Avant cette garrigue, on avait une vraie forêt de chênes blancs. Elle rejoignait celle que tu vois, là bas – non, plus à droite, regarde, on aperçoit la lisière. Ces arbres-là ont échappé aux multiples incendies, et ceux qui ont brûlé ont fait de belles repousses. Le chêne blanc, c’est une espèce qui s’accommode du feu, tu vois ?

Il réajuste son couvre-chef, sors une gourde et boit une gorgée d’eau avant de reprendre :

– Mais la forêt qui se trouvait à la place de cette garrigue n’a pas pu repartir. Trop bas, trop sec.

Son regard se perd, il plonge dans ses souvenirs.

– J’habitais pas loin quand j’étais gosse. J’ai souvenir de l’odeur d’humus en automne. On venait écouter le brame du cerf près d’une clairière non loin d’ici. L’ombre des arbres en été, les feuilles marron au début du printemps : ils ne les perdent que quand les autres repoussent. C’était une forêt imposante… Enfin, je crois. J’étais petit et peut-être que les arbres me paraissaient grands… En revanche, je me souviens très bien des incendies. Le ciel nocturne, rouge-sang. Les évacuations répétées au village. Le grondement des canadairs. Et surtout, l’odeur de bois brûlé. Encore aujourd’hui, impossible d’habiter dans une maison avec un poêle.

Il renifle bruyamment.

– C’est la succession d’incendies qui a empêché la végétation de reprendre en hauteur, et les chênes de grandir.

Après un court silence, il reprend :

– Ces chênes sont une essence vraiment remarquable, comme la plupart des chênes méditerranéens, elle peut repartir d’une simple souche après un feu. On en a la preuve devant nous.

Il désigne une poignée de jeunes chênes, au milieu de la garrigue.

Ok_panam : téma les arbres comme ils sont beaux
AliSaient : qui se souvient du jeu vidéo Espéride 2 de l’ONF ? ils en parlaient dedans!
L4z4gn3s : j’ai joué au 1 qui était un peu bugué mais marrant
Momo23 : chêne blanc = chêne pubescent non?

– L’espèce monte en altitude, c’est ça ?, demande QuerKus. Ça laisse de la place à la garrigue.
– C’est ça ! T’as bien bossé le sujet avant de venir toi, non ?
– J’ai une équipe de prod’ derrière, on va pas s’mentir.

Ils s’éloignent en direction de l’est puis grimpent sur un mur en pierre sèche. Face à eux, une étendue de tronc d’arbres brûlés.

Laitguaulasse: Le mordor!!!!!

– De ce côté, on a eu un terrible incendie l’année dernière. Tu vois, il a couru sur la crête en face, jusqu’à nous. Les feux de forêt ne sont pas, en soi, une mauvaise chose. Mais la virulence de celui-ci nous a surpris. On a beau mieux gérer les forêts, on a de plus en plus d’incendies. On avait un incendie tous les cinq ans ; désormais, c’est pratiquement tous les deux ou trois ans.
– Il y a quelques bosquets qui n’ont pas brûlé, fait remarquer QuerKus.
– Oui. Des espèces plus résistantes à l’incendie et des zones où l’on a pratiqué du brûlage contrôlé, et nettoyées régulièrement pour éclaircir les sous-bois. Le feu est passé au sol, mais n’avait pas grand chose à se mettre sous la dent, et ça n’a pas touché le feuillage. En revanche, une bonne partie de la forêt qui était privée, mal entretenue, très dense… Là, ça a brûlé très fort et on n’a plus grand chose debout.
– A quel point ?
La pinède qui s’étirait jusqu’aux champs… Tu peux la voir d’ici, à trois kilomètres grosso modo… Et bien elle a complètement cramé sur des centaines d’hectares, ça a été un vrai crève-cœur. Pour la première fois, on a fait face à un orage de feu. Les renforts des pompiers venus d’autres régions n’ont pas réussi à le contenir…

orage2feu : coucou

PPM-440 : l’enfer

Thomas soupire. Dans ses yeux brille une lueur triste.

– Un orage de feu ?, répète QuerKus. On dirait un truc qui sort d’un jeu vidéo.
– Ah, oui, j’aurais préféré que ce soit de la fiction ! Imagine un incendie qui chauffe très, très fort, et sur une grande surface. L’air chauffé monte vite en altitude, il refroidit, se condense, et forme des nuages. Ces nuages peuvent devenir des orages, mais comme l’air est très sec, la pluie n’atteint jamais le sol. On a donc un cocktail explosif : des vents violents et chaotiques, des impacts de foudre, et des braises qui se promènent dans tout le département. Très compliqué pour les pompiers… On bénéficie du retour d’expérience des australiens et des américains qu’on a largement mis à profit.

Il mime les guillemets avec ses doigts en prononçant “bénéficie”.

GandalfdeBastia : tu m’étonnes ils doivent déguster eux aussi
Jajaja3 : QuerKus, tu peux demander à Thomas si c’est pas un chêne vert, là ?

– Tu as raison Jajaja3 ! C’est bien un chêne vert ! L’espèce migre d’années en année plus au nord et plus en altitude, c’est complètement dingue d’en trouver un ici, pas vrai ?
– Je ne dirais pas que c’est “complètement dingue”. Il y a quarante ans, on pouvait déjà en trouver jusqu’à 1500 mètres d’altitude, mais c’était rare et dans certaines conditions précises… Ce qui change, c’est qu’aujourd’hui il est très à l’aise à 1000-1200 mètres, là où il aurait été aux limites de sa niche biologique il y a quelques décennies Tu ne remarques rien ?

QuerKus jette un œil à la ronde et hausse les épaules.

– Regarde les patchs forestiers qui n’ont pas brûlé. Le plus important aujourd’hui, explique Thomas, c’est de diversifier. L’ONF s’y attelle depuis vingt ans. Quand on perd des arbres, à cause du scolyte, de la sécheresse, des incendies, de la pollution ou des coupes rases… L’ONF replante pleins d’espèces différentes, en faisant attention à ce qu’elles soient dans les bonnes conditions pour pousser, tu vois ? Celles qui aiment la lumière d’abord, puis les autres. Plus on a de forêts diversifiées, plus elles résistent.
Aux ravageurs ?
– Oui, mais aussi au chaud, au froid, au sec, au feu. Quoiqu’il y a bien quelque chose contre lequel on ne peut rien.
– Quoi ?
– La connerie humaine.

Meurizier04100 : allez hop, le replay sur Youtube démonétisé mdr
Espigool : c’est bien une phrase de millenial ça !

Ils redescendent au milieu de la garrigue. Deux magnifiques guêpiers, oiseaux à la robe chatoyante et multicolore, passent au-dessus d’eux en poussant leur cri roulé caractéristique. L’espèce apprécie la chaleur et s’étend dans toute l’Europe. QuerKus se gratte nerveusement la tête, ne sachant pas trop comment rebondir après la dernière tirade de Thomas. Soudain il s’exclame :

– Tiens ! Léa, approche la caméra s’il te plait. Regardez ça, c’est de la lavande, avec ses reflets violacés !
– C’est peu courant, confirme Thomas. La lavande aussi s’est carapatée en altitude. Elle subit aussi de plein fouet les attaques de parasites, comme la cicadelle, un insecte qui s’attaque aux racines.

Thomas s’accroupit, effleure du doigt le brin de lavande des doigts ; tout cela avec délicatesse, pour ne pas l’abîmer, mais juste assez pour avoir l’odeur sur ses doigts. QuerKus en profite pour boire de grandes gorgées d’eau fraîche.

– C’est peut être ça, le plus gros impact qu’on observe aujourd’hui regrette Thomas en se relevant. La Provence de Pagnol est en train de gagner du terrain sur celle de Giono. On est ici à plus de 1100 mètres d’altitude, et pas loin de 120 bornes de la mer. Et par endroit, tu verras que déjà le chêne vert prend sur le pubescent, et, plus haut, le pubescent sur les résineux d’altitude. Et plus bas, où le chêne vert ne tient plus, on a parfois des collines nues… Comme dans la “Gloire de mon père”, tu vois ?
– Vous connaissez La Gloire de mon père les viewers ?

ARThr0p0d : mdr heureusement qu’on connait
Locklyre : jadore
Maxib!0 : bien sûr je l’ai lu
orage2feu la quoi ?
OncleJules : 🍬

– C’est un livre de Marcel Pagnol, lisez-le c’est top ! Il y a un film des années 1990 aussi, pas mal du tout !
– Oh attends, regarde !, s’écrie soudain Thomas en le saisissant par le bras.

Un majestueux papillon blanc, tâcheté de noir, et ponctué de deux cercles rouges sur les ailes, surgit de derrière un buisson, virevolte devant QuerKus, Thomas et Léa, jouant avec les courants d’air chaud, puis se pose sur un chardon. Son corps recouvert d’un duvet s’agite doucement. Il bat légèrement des ailes. Devant sa grâce, tous les trois se taisent et observent, ébahis. La camerawoman s’est approchée avec douceur et filme l’insecte qui ne semble pas s’en émouvoir.

Le tchat s’est tu, lui aussi ; cela n’arrive jamais. Mais peut-être les milliers d’internautes derrière leurs écrans plissent-ils les yeux en même temps, lâchant un instant le clavier de leur ordinateur ou de leur smartphone, indécis, incertains. Qui peut encore se targuer de voir des papillons d’une telle beauté ?

DING

Le compte des 100.000 viewers vient d’être atteint. Personne ne célèbre, pas même Querkus.

Puis le papillon, sans doute lassé par toute cette attention indiscrète, décolle à nouveau, tourne deux fois autour des trois humains, puis disparaît. Le silence se prolonge quelques secondes avant que QuerKus ne s’exclame :

– Incroyable ! Il était… Magnifique ! J’ai jamais vu de papillon comme ça ! Est-ce que c’est fréquent ?
– Je… Non, c’est exceptionnel…, balbutie Thomas encore sonné.
– Tu sais de quelle espèce il s’agit ?

2point6 : allez on est 100.000 et on n’a pas un spécialiste des papillons????
FlyingButter : Un Apollon ?

– Quelqu’un dans le tchat parle d’un “Apollon” ?, fait remarquer Querkus.
– On ne peut pas être sûrs… Il faudrait… Il faudrait vérifier… Une espèce rare…
– Léa tu l’as filmé ? Tchat, vous en avez pensé quoi ? Je tremble encore d’excitation, regardez ma main !

La caméra, elle aussi, tremble légèrement, illustrant l’émotion de Léa. Le tchat est en effervescence, des milliers de messages sont postés chaque minute et les modérateurs, à Paris, ont du mal à suivre. Un Apollon ! Une espèce pratiquement disparue dans la région.

– Je ne crois pas en avoir vu aussi bas de toute ma vie, souffle Thomas.
– Un papillon rare en plein direct, j’en reviens pas !

DING

200.000

Les deux hommes s’assoient spontanément à l’ombre d’un néflier sauvage pour souffler, tant en raison de cette apparition merveilleuse que du fait de la chaleur écrasante. Pendant un instant QuerKus oublie les dizaines de milliers de viewers qui observent la scène, perdu dans la contemplation de la garrigue et des collines des Provence ; et si, derrière leurs écrans, les viewers ne sentent pas le vent chaud qui souffle sur leur visage, ni l’odeur de thym et de sarriette, c’est comme s’ils étaient là eux aussi, assis au milieu des nouveaux territoires conquis par la garrigue. Thomas finit par faire remarquer :

– Si tu tends l’oreille, tu constateras peut-être que les cigales ne chantent plus. Il fait trop chaud.

Et puis, en se relevant :

– Il va falloir s’habituer au silence.